Montrer Dieu dans l’espace

Pourquoi parler d’aménagement plutôt que de mobilier liturgique ? Parce que tous mes différents projets m’ont montré que, bien sou- vent, il ne s’agit pas seulement des éléments essentiels que sont l’autel, l’am- bon, le tabernacle, etc. Mais d’un regard sur une totalité. De la même façon qu’une sculpture a besoin d’espace autour d’elle pour chanter et se retrouve diminuée d’une partie de sa puissance expressive si on la plaque contre un mur, de même, le mobilier liturgique a besoin, autour de lui, de silence, de lumière, du vide respectueux et majestueux qui manifeste, lui aussi, quelque chose de Dieu. Depuis des années maintenant, mon approche d’un chœur ou d’une église, est globale. Le mobilier, certes, mais aussi les murs, le sol, les objets, la lumière, la hauteur, la profondeur. Il s’agit de l’aménagement liturgique du sanctuaire. C’est l’espace de Dieu. Là où Il se donne.

L’aménagement liturgique c’est l’art de conjuguer trois dimensions différentes : la connaissance de la liturgie, le bon sens pratique et l’infini de dieu. Et aucun des trois ne doit manquer à l’appel, prenons de le cas de l’autel par exemple :

  • créer un autel avec un emmarchement à marches très courtes, de telle façon qu’il ne peut être encensé sans risque de chutes du célébrant, gêne le rite et casse quelque chose de l’intelligence de la liturgie qui, dans sa sagesse, prend le temps d’encenser pour dire que ce « mobilier » est élevé au service divin ;
  • créer un autel sur lequel les pieds du célébrant butent régulièrement entraînant un bruit sourd, ou un choc auditif dans le micro, ruine l’oraison et du célébrant et de l’assemblée ;
  • créer un autel sans aucun signe, qui ressemble à une table de salon, ne dit pas que l’autel c’est le Christ. Le lieu où le ciel se penche sur la terre dans le miracle de la transsubstantiation.

Sachant que la liturgie n’a pas de mystère pour les lecteurs de cette revue, commençons par la plus simple des deux autres dimensions.

 

Chapelle Notre-Dame-du-sourire, Lisieux. Avant/après.
L’aménagement a consisté à retirer un certain nombre d’éléments du choeur dont les radiateurs,
reprendre les huisseries en blanc et non en noir, ôter les crédences de l’axe central,
réduire le fleurissement, changer le tabernacle (sans le fil de la lumière de la présence réelle visible),
créer une représentation de la vierge du sourire et un nouvel autel ainsi qu’un ensemble de présidence.
L’ensemble comprend également des bancs, une statue de sainte Thérèse, une révision du sol, des peintures, etc.

L'incarnation dans la réalité

Si je devais donner un seul conseil : entrez dans votre église avec un regard neuf lavé des habitudes. En cherchant volontairement à effacer toutes les images rémanentes qui font que vous la connaissez… et donc ne la voyez peut-être plus. Regardez-la comme on regarde quelque chose ou quelqu’un pour la première fois. Et prenez un carnet. Sur la page de droite notez spontanément et rapidement ce qui est beau, sur la page de gauche ce qui ne va pas. La rapidité sera gage de vérité. Car si l’on s’appesantit trop, l’esprit est pris dans les entraves de telle ou telle habitude qui rend le changement impossible. Souvent, une amélioration peut venir vite et sans aucun coût car tout d’abord un chœur a besoin de… vide pour laisser entrer le plein de Dieu. Or le temps remplit insensiblement et inexorablement l’espace d’objets. Il ne doit y avoir que ce qui est nécessaire à la liturgie. De même, le fleurissement, tendre et sensible hommage qui donne aussi souvent une place aux femmes en amont et en aval des liturgies – doit rester limité et lié au mobilier (autel, ambon, sculptures du christ ou de la vierge, etc.) mais pas seul et sans raison : Dieu sait que j’aime les plantes et les fleurs mais le chœur n’est pas une serre. Ensuite, de petits détails peuvent changer facilement l’atmosphère : un antependium en tissu trop vieillot que l’on peut remiser ou changer à moindre coût – ce n’est pas parce qu’on l’a en sacristie qu’il faut forcément l’utiliser –, des fils électriques qui passent partout que l’on peut dissimuler sous des caches dans le ton du sol, une crédence qui ressemble à une table d’école que l’on peut napper, il y a tant et tant de cas. Certains objets sont parce qu’ils sont là, sans qu’une vraie décision ait présidé à leur présence. Il faut avoir choisi et trouver digne tout ce qui se trouve au chœur. Je sais que peut éventuellement se poser à ce point l’épineuse question de la susceptibilité des fidèles. Le but qu’est la beauté de l’espace liturgique, support de la liturgie, doit surplomber toute vexation. Avec gentillesse et douce habileté, il faut savoir replacer tel ou tel objet ailleurs, là, où il sera moins gênant.

Parfois on arrive à des changements forts avec assez peu de moyens: en changeant des ampoules par exemple. Je mène une lutte acharnée contre la lumière froide. Les électriciens depuis quelques années, outre le passage à la LED, mettent partout de la lumière en 4000 kelvin. C’est à dire la lumière employée dans les supermarchés pour que l’on voie bien les fraises et les oranges. Mais Dieu ne relève pas du rayon primeur, bien au contraire ! Le mystère divin se loge bien mieux dans le clair obscur, comme dans la peinture, que dans une lumière crue. Il lui faut une lumière chaude, dorée, en 2 400 kelvin maximum – qui peut être forte car ce n’est pas une question de puissance mais de température de la lumière. Enfin, l’idéal sur ce sujet est d’avoir des installation à variateur, car évidemment il ne faut pas la même atmosphère un dimanche de grande fête et pour une adoration de nuit.

Enfin, bien sûr l’on peut essayer de penser un nouveau mobilier. Pour nombre de paroisses c’est trop impressionnant pour oser se lancer, car en effet, des œuvres pièces uniques ont un coût. Or, sur tous les projets que j’ai réalisés dans ma vie, un seul avait les fonds au départ. Tous sont allés en quête de dons, et cela a fonctionné à chaque fois. D’abord parce je crois profondément que la Providence veille. Et aussi parce que les gens se mobi- lisent autour de leur pasteur et de leur église pour continuer d’être bâtisseurs aujourd’hui. Et comme dans toute entreprise humaine où l’on s’engage et se donne du mal, le fruit est d’autant plus chéri. C’est aussi parce que dans ce typer de projet, on créé un patrimoine qui nous survivra dans le temps et qui sert une réalité plus haute.

Rendre visible le Mystère

Ma conviction est que le mobilier liturgique n’est pas du mobilier, au sens où l’on pourrait le trouver en magasin ou sur catalogue (même si il en existe). Par sa vocation du service divin il est plus que cela. Il doit faire saisir aux fidèles, sensoriellement, par le regard, que ce qui advient dans un chœur est d’ordre surnaturel. Il doit manifester cette réalité à nulle autre pareille. Pour cela, à mon sens il ne peut être muet. Récemment je relisais la Messe sur le monde de Teilhard de Chardin. Il appelle l’univers entier au-dessus de la patène ! C’est à cette échelle de vastitude qu’il faut comprendre et vivre le mystère eucharistique. C’est aussi à ce degré que le mobilier liturgique doit s’élever. Quand j’ai créé il y a plus de vingt ans, mon tout premier tabernacle, pourtant si simple, j’ai été saisie par une réa- lité qui n’a jamais cessé son effet sur moi : j’avais eu le droit de créer de mes mains la demeure du Seigneur sur terre, rien de moins. De donner au Saint Sacrement refuge et protection, de manifester sa présence dans le monde.

Basilique Notre-Dame-de-Bon-Secours, Saint-Avold.
Projet de grande ampleur, la basilique qui a failli être détruite
est finalement redevenue
un sanctuaire marial florissant.
Je l’ai rendue entièrement polychrome et revu
son agencement du sol au plafond
avec 17 oeuvres à vocation liturgique.

Église de Blérancourt, Picardie
Création d’un autel et un ambon, mais avec un rappel du marbre cerise veiné de blanc du maître-autel ancien.

La puissance de cette réalité s’est mise à dépasser tout le reste. Je faisais beaucoup d’expositions, des œuvres profanes, j’ai progressivement tout lais- sé pour me consacrer au service divin, et créer les lieux où Il pourrait repo- ser sa tête. Je cherche, depuis, une même manifestation, mais en accord avec chaque lieu qui m’est confié. Aucun ne se ressemble. Et je dois m’accorder à chacun, comme un instrument. La partition est écrite par le volume de l’église, son époque, son style, ce qu’elle comprend déjà, et sa communauté humaine (une église à la Défense, une paroisse de campagne, une basilique de pèlerinage marial n’appellent pas les même aménagements). On peut ajouter des matériaux ou des éléments nouveaux sans problème à condition d’avoir trouvé une vraie légitimité et justesse à leur présence. Il faut trouver une alliance physique harmonieuse qui porte naturellement les fidèles à l’alliance avec le Mystère divin.

À mon sens, la vocation de l’Église est de donner un chemin d’accès à l’infini de Dieu. Dans l’encombrement de nos vies, elle entrouvre la porte de la chambre de clarté et de silence se trouve la source d’eau-vive. La liturgie fraie ce chemin par les rites sacramentaux. L’aménagement liturgique par la vision et la beauté. Nos pères dans la foi ont élevé les voûtes, au défi de tous les possibles techniques, pour élever les âmes, et incarner la sensation de l’absolu dans les raies de lumière colorée nées des vitraux. Au chœur, nous sommes à l’épicentre. La croisée des chemins où il faut conjuguer l’horizontalité de nos vies et la verticalité de Dieu. C’est sublime et terriblement exigeant. L’émotion de la beauté sera elle aussi la coupe au- dessus de laquelle vous élevez le Saint Sacrement au bout de vos bras. Dieu descendra toucher des âmes, sur le chemin ainsi aplani entre la terre et le ciel, il n’aura plus qu’à faire rayonner sa clarté.

Église de Bourg-d’Oisans
Création d’un ensemble liturgique accordé, notamment par les formes ovales et la nature du bois,
à l’exceptionnel orgue de la Résurrection qui avait été conçu pour l’église au préalable.

Fleur Nabert
Église de Bourg-d’Oisans
Création d’un ensemble liturgique accordé, notamment par les formes ovales et la nature du bois,
à l’exceptionnel orgue de la Résurrection qui avait été conçu pour l’église au préalable


Caravage et la spiritualité de George Bergoglio François Bousquet

Le sujet qui m’est proposé pour Prêtresdiocésains ne me surprend pas, après l’expérience d’avoir présenté tant de fois les trois toiles du Caravage qui sont visibles dans Saint-Louis-des-Français à des groupes de prêtres variés, pèlerins et visiteurs, ce dont certains me reparlent encore. Certes il n’est pas question de faire référence à toutes les œuvres du Caravage, ne serait-ce que celles que permet de découvrir tout un circuit dans Rome, ni de prétendre aborder l’ensemble des aspects de la spiritualité de George Bergoglio, devenu le pape François, telle qu’on peut la connaître à travers ses écrits et prises de parole. Mais on peut cependant décrire un certain nombre d’harmoniques entre les deux, sans forcer le trait.

Je partirai tout simplement de ce que je connais, d’une part les trois peintures de la chapelle Saint-Matthieu à Saint-Louis-des-Français (La Vocation de Lévi, Matthieu l’évangéliste, et Le martyre de saint Matthieu) et d’autre part ce que j’ai pu observer moi-même de ce pape toujours étonnant, lors de mon long séjour romain. L’espace me manque pour m’attarder sur le Caravage lui-même, son œuvre peint, l’histoire de cette chapelle, mais on peut déjà souligner un certain nombre de traits marquants.

C’était une grande joie, durant mes trois mandats successifs de recteur de Saint-Louis-des-Français à Rome, que d’accueillir les foules de visiteurs venus admirer les tableaux du Caravage de la chapelle Saint-Matthieu, et très souvent de les leur commenter. Je ne voulais pas que les gens en restent à l’impression esthétique, mais qu’ils en saisissent, ou plutôt se laissent saisir, par la charge religieuse qui émane de ces chefs d’œuvre. Une beauté qui ne vous parle pas risque bien d’être désespérante, en se situant dans un monde vous n’avez pas accès, alors même qu’il vous fascine. Dès le début de ma présence à Rome, j’avais appris que le pape François avait un amour de prédilection pour le tableau de la vocation de Matthieu. Alors qu’il n’était encore que le cardinal Bergoglio, archevêque de Buenos Aires, il résidait pendant ses séjours romains à la maison du Clergé, toute proche de Saint-Louis. Et c’est à Saint-Louis qu’il venait prier, précisément entouré des trois tableaux du Caravage.

C’est ainsi qu’il me dit une fois : sono sempre li À l’issue des réunions plénières des dicastères (je ne sais plus si c’était le Conseil pontifical pour la Culture, ou le Conseil pour le Dialogue interreligieux, auxquels j’appartenais), le pape avait coutume de saluer chacun des membres. Évidemment je n’omettais pas de signaler que j’étais le recteur de Saint-Louis-des-Français, en faisant mention des Caravage, ce qui lui faisait pétiller un peu les yeux. En l’entendant me dire « je suis toujours », j’ai été d’abord intrigué : de quoi parlait-il ? Je le voyais bien, qu’il était là, repartant en souriant après m’avoir serré la main. Pape, il fallait bien qu’il continue son métier de pape. Jusqu’à ce qu’un éclair illumine tout : les trois mots me renvoyaient à plus profond. C’est devant le tableau de la Vocation de Matthieu qu’il se disait toujours présent, dans la contemplation et la prière, non plus comme cardinal argentin mais comme pape. Accueillant le message qui appelle une réponse immédiate et constante.

Le Christ fait signe à Lévi, assis à sa table de changeur. Le signe est clair : il s’agit de toi, que le doigt indique. Et la question muette est : veux-tu me suivre ? veux-tu être apôtre ? veux-tu évangéliser ? Voilà l’objet de la contemplation de George Bergoglio, toujours renouvelée dans la prière : cet appel et cet envoi, laissés libres pour une décision sans cesse à renouveler, instant après instant, jour après jour, pour devenir ainsi disciple de Jésus, et « en sortie » pour évangéliser, a fortiori lorsque l’on est le successeur de Pierre. J’ai été ému par ces trois mots, que chacun, chacune, de nous peut prendre pour lui, par cette invitation ou interpellation faisant appel à la liberté et engageant tout un avenir.

Quand on lit, justement dans l’évangile selon saint Matthieu, le récit de la scène, on reste interloqué par sa brièveté. « Jésus partit de et vit, en passant, un homme, du nom de Matthieu, assis à son bureau de collecteur d’impôts. Il lui dit : ‘‘Suis-moi.’’ L’ homme se leva et le suivit » (Mt 9:9). Marc (2:13) précise simplement qu’il est « fils d’Alphée » ; Luc (5:27-32) parle de la « grande récep- tion » que Lévi organise ensuite chez lui. Mais la grande force du tableau du Caravage est de montrer que la décision (décision de la foi, décision de la réponse à la vocation, à l’appel à suivre Jésus) est en suspens. Les choses vont se jouer, mais elles sont en suspens, remises à la liberté de l’homme touché par la grâce de ce signe. N’empêche qu’en entendant le récit, qui pour sa part conclut simplement « l’ homme se leva et le suivit », on reste esto- maqué par sa sobriété. On a envie de dire : attends ! Tu te lèves et tu y vas, mais qu’est-ce qui t’a attiré ou séduit ? Qu’est-ce qui, dans la présence, le regard ou la parole de Jésus, t’a rejoint, t’a attiré, a été pour toi signe d’une action possible et du Royaume de Dieu à l’horizon. Qu’est-ce qui t’a paru un indice de l’Éternel dans le moment présent, à même de changer ta vie et de la réorienter (comme le langage dit bien, puisque l’orient est la direction du soleil levant) ?

C’est une réponse inconditionnelle qui est attendue. Et George Bergoglio a eu cette réaction, dans une interview où il était interrogé sur cette repré- sentation de la vocation de Matthieu du Caravage : « Mais moi au moins je ne veux pas garder la main sur les sous ! » Pour ma part, alors que tous les jours pendant presque dix ans j’ai pu contempler les trois toiles de la cha- pelle saint Matthieu, sans jamais m’en lasser, j’ai d’abord été intrigué par ce détail. Je prenais la main qui repose sur les sous pour la main gauche du jeune homme assis en bout de la table. Jusqu’à ce qu’un soir la jeune princesse de Luxembourg (la famille, tout entière fort sympathique, était fidèle à la paroisse, surtout au moment des fêtes pascales ; et je commen- tais ce soir-là la scène en privé au jeune couple héritier) me dise : mais c’est parce que vous regardez mal. Parce qu’en fait, et on le voit au tissu coloré de la manche, il s’agit bien de la main droite de Matthieu, tandis que la main gauche du jeune homme apparait sous son bras droit. Comme quoi un regard quotidien peut s’habituer, et ne plus voir les détails. Mais en tout cas, cela rejoint un souci très profond dans la spiritualité de George Bergoglio, déployé ensuite durant tout le pontificat du pape François: celui de la pau- vreté, et dans le cas ici du rapport à l’argent.

Voilà donc trois traits repérables dans la Vocation de Mathieu, où George Bergoglio retrouve trois dimensions majeures de sa spiritualité : la figure du Christ, l’envoi en mission, le souci des pauvres. Peut-être faut-il insis- ter et revenir sur la figure du Christ. Il ne s’agit pas d’un Pantocrator, qui serait un peu effrayant dans sa domination des temps et des situations, ren- voyant immédiatement au Jugement. C’est un beau visage d’homme, dans la pénombre, tandis que la lumière qui provient d’au-dessus de lui illumine la scène, dans la direction que son doigt indique. On comprend à cette atmosphère que la révélation est jugement et promesse : elle est éclairante et elle appelle sur des chemins praticables. C’est au sein de l’humanité et des circonstances concrètes qu’est perçue sa différence pour ceux qui l’ac cueillent. (On y reviendra à propos du deuxième tableau du Caravage dans la chapelle Saint-Matthieu, qui représente Matthieu comme évangéliste.) Il y a là quelque chose qui entre en profonde résonance avec les propos du pape François et la spiritualité qui les inspire, chaque fois qu’il s’agit de commenter les circonstances contemporaines, et ce à quoi la foi nous invite, pour témoigner de la manière dont le salut nous rejoint.

Un bref commentaire sur les autres personnages du tableau n’est sans doute pas inutile. Les changeurs ou banquiers assis au bout de la table, à la droite de Matthieu, un jeune et un vieux. D’abord ils paraissent tristes, la tête et les yeux baissés sur l’argent qu’ils comptent, et qui mobilise tout leur attention. Ils ne verront rien, que cet argent, rien de ce qui se passe, car leur champ de vision est saturé par l’argent. Ils vont manquer la grâce de ce qui est en train de se passer, et la reconnaissance de Celui qui survient et fait signe. Puis il y a les deux jeunes, bonne mine et bien vêtus. Ils demeurent jeunes en ne nous montrant que leur dos et en ne regardant pas dans la bonne direction. Mais ils sont disponibles. Et les regards restent vifs et curieux. Il faudra prendre soin de leur expliquer ce qui est en train de se passer pour satisfaire leur curiosité, et leur dire qui est celui-là qui fait signe. Peut-être auront-ils alors la même réaction étonnée qui est celle de Matthieu, dont le doigt sur la poitrine semble demander : c’est à moi que tu t’adresses ? Enfin il y a la figure de saint Pierre, dont on sait maintenant qu’elle a été ajoutée, ou du moins voulue après le premier jet comme une pièce nécessaire de la composition d’ensemble. Là, il s’agit de l’Église, de nous. Pierre accom- pagne Jésus, et fait ce que celui-ci fait. Il esquisse le même geste ; pas avec le même punch par exemple. Mais on voit bien qu’il est partie prenante de la mission, il est en marche. Ce qui est étonnant, c’est l’ample manteau qui le couvre. Ce manteau dit toute l’ambiguïté : il est d’abord ce que l’on voit de Jésus que Pierre accompagne. Mais en même temps il le cache : ce n’est pas le corps de Jésus que l’on voit, mais le manteau qui est celui de Pierre. Et aujourd’hui encore, il en va ainsi pour l’Église (pour nous !), qui accomplit la dynamique et la masque en même temps, tandis que le geste, ou la parole, fait son œuvre. Et que le regard reste bienveillant sur la petite assemblée qui est là.

Un petit mot sur les deux autres tableaux de la chapelle permettra de relever encore quelques harmoniques avec des aspects de la théologie spirituelle du pape Bergoglio.

Europe, a brûlé dans l’incendie du bombardement de Berlin en 1945, ce qui fait que l’on n’en possédait plus que des reproductions photographiques en noir et blanc. Un savant finlandais m’a même envoyé un jour tout un dossier où il essayait depuis plus de vingt ans de reconstituer « scientifiquement », c’est-à-dire en tenant compte des pigments dans l’ensemble de l’œuvre une version couleur. Un pur hasard a fait que j’ai pu retrouver, au fond de l’église de Pauillac en Gironde, une copie en couleurs de cette première version, que j’ai aussitôt signalée aux chercheurs. Au-delà de cette anecdote, il y a deux éléments intéressants dans la seconde version du portait de saint Matthieu qui se trouve à Saint-Louis-des-Français. L’un et l’autre concernent l’idée que nous nous faisons de l’évangile, et les rapports seraient faciles à établir avec ce que le pape François nous a dit de l’Évangile lui-même.

Le premier élément concerne l’idée que l’on se fait de l’inspiration. Si la première version du tableau a été refusée, ce n’est pas en raison de la trop grande familiarité ou proximité physique entre le jeune ange et l’apôtre. (Il ne faut pas nous laisser obséder par l’actualité.) C’est que l’ange tenait la main de Matthieu en train d’écrire son évangile. Et c’est une raison théologique qui a fait refuser ce symbole: l’évangile n’est pas dicté, il est inspiré. Aussi dans la seconde version, l’ange est-il à distance, survolant la scène, et l’on peut imaginer qu’avec ses doigts il n’est pas en train de compter, mais de rappeler à l’évangéliste de ne rien oublier d’important ou de significa- tif. Le second élément rejoint cette question de l’écriture de l’évangile. Ce sont mes longues stations devant elle, qui ont fini par me faire remarquer quelques anomalies. D’abord la manière dont Matthieu se tient. Si j’avais à installer un enfant pour écrire, je commencerais par lui dire : tiens-toi bien ou assieds-toi correctement. Mais pas comme cela, tout de travers, ni debout ni assis, un genou sur le banc. Et ce livre qui déborde de la table, au lieu d’être posé d’aplomb. Enfin, surtout, que signifie ce banc, qui est en train de tomber et sort du cadre. Je me suis longtemps demandé ce qu’avait voulu nous faire saisir Caravage avec cette composition chaotique. Et je proposerai volontiers cette interprétation, qui vaut ce qu’elle vaut, mais qui me fait comprendre son génie pour traduire avec une grande sûreté les intuitions spirituelles rapportées au récit de la foi. Ne veut-il pas nous dire tout simplement, que l’évangile s’écrit dans les conditions précaires qui sont celles de la vie des disciples et des apôtres. Moyennant quoi nous pouvons dire que pour nous aussi, dans la condition précaire qui est la nôtre, et avec la masse d’aléatoire dont sont faites nos existences, c’est bien ainsi que nous pourrons écrire l’évangile dans nos vies sans perdre l’inspiration. Je reste toujours ému par le visage de Matthieu tourné vers l’ange.

Sur le troisième tableau, le Martyre de saint Matthieu, je n’allongerai pas plus le commentaire, d’autant que la composition a connu plusieurs épi- sodes. Une fois encore un détail indique le rapport au temps : nous sommes témoins de l’instant le soldat va frapper Matthieu pour le tuer. Un ins- tant suspendu : il y a une petite distance entre la main de Matthieu et la palme que lui tend un ange; il ne l’a pas encore saisie. Dès lors on peut penser à la décision qu’il doit prendre, ultime, face à sa propre mort. Va-t-il désespérer ? Va -t-il penser que ce qui l’a mené jusque-là est voué au néant ? Va-t-il se laisser saisir par la haine, ce qui serait pire que le découragement ? Une fois encore c’est le destin de la foi qui est mis en scène. Et je repense à toutes les paroles du pape François sur les martyrs contemporains. Et à toutes ses remarques sur la solidité de la foi, quand elle est appuyée sur la charité et sur l’espérance.

J’espère que ces quelques remarques sur les toiles dans Saint-Louis-des- Français auront laissé suffisamment paraître, non pas seulement mon enthousiasme pour le Caravage, en qui l’on voit trop le pécheur à la vie compliquée avant de voir le croyant, et qui est un génie dans son art, mais pourquoi George Bergoglio, le pape François, y a retrouvé des harmoniques avec ses convictions spirituelles.

Mgr François Bousquet
Diocèse de Pontoise, curé de Magny-en-Vexin et des paroisses desservies,
Ancien recteur de Saint-Louis-des-Français, professeur émérite de l’Institut catholique de Paris


L’accueil du handicap Une force pour l’Église

L’accueil du handicap, une force ? Voilà qui peut surprendre de prime abord, sauf à bien connaître la lettre aux Corinthiens (1:27) : « Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi. »
Cette phrase est l’un des leitmotivs de la Pastorale des personnes en situation de handicap (PPH), service diocésain de référence concernant le handicap dans l’Église.

Pour le diocèse de Nantes, l’équipe de la PPH se constitue d’une responsable diocésaine salariée, ainsi que de nombreux bénévoles (laïcs, diacres, religieuses, personnes en situation de handicap, de tous âges). Elle a reçu de l’évêque pour mission de veiller à ce que ces personnes aient toute leur place dans notre Église diocésaine, à stimuler les chrétiens et la société pour un accueil sans restriction de celles-ci. Ainsi, un accueil sans restriction peut se définir par une attention aux particularités qu’engendre le handicap, qu’il soit mental, physique, sensoriel (malentendants, malvoyants) ou psychique. Concrètement, pour Nantes, le travail au sein de cette Pastorale s’organise en 6 pôles, comme illustré ci-contre.

Cet article a pour objectif de donner les enjeux des PPH dans nos diocèses, aussi nous placerons un focus particulier sur le pôle « Paroisses et Église », afin de nous poser la question de la place des personnes en situation de handicap dans nos paroisses, dans nos équipes de travail, de mission, dans nos instances de réflexion et de décision, et plus globalement dans notre Église. Sur ce sujet, de nombreuses interrogations jaillissent : les personnes en situation de handicap doivent-elles s’adapter, ou bien la paroisse doit s’adapter pour que leur situation au sein de la paroisse soit moins handicapante, et que la personne puisse être davantage reconnue avec ses dons et ses charismes propres ?

Quelle place ont-elles dans la liturgie ? Avant, pendant, et après les offices ? Pour la vie de la paroisse, la quête ou encore les lectures ? Une place est-elle donnée à leur témoignage ?

Pensons-nous à sortir pour aller chercher dehors ces personnes invisibles, hors de nos radars ? A-t-on déjà observé l’attrait des personnes en situa- tion de handicap lorsqu’une initiative a été mise en place au sein de notre paroisse ? Comment facilite-t-on leur participation à tel ou tel évènement, même sans demande préalable de leur part ?

À toutes ces questions, voici 4 approches vécues, révélant plusieurs niveaux d’inclusion en paroisse :

  1. « Nous sommes peu confrontés aux enjeux de l’accueil de personnes en situation de handicap ». Cette affirmation nous interroge sur le fait que certains handicaps sont invisibles (troubles autistiques, troubles sensoriels tels que personne malentendante ou malvoyante, troubles psychiatriques, troubles « dys » tels que dyspraxie, dysphasie, dyslexie…), ou bien que les personnes ne viennent pas dans nos communautés dans la mesure elles ne sont pas sûres d’y trouver leur place…
    « Tant que les personnes handicapées ne manquent pas à la communauté chrétienne, c’est que celle-ci n’est pas vraiment une communauté chrétienne 1. »
  2. « Les personnes en situation de handicap sont accueillies à bras ouverts dans notre paroisse ! » L’accueil est primordial, mais cela suffit-il ? Qu’en est- il de l’écoute des besoins d’adaptation que leur situation nécessite ? D’une co-construction de la place qui leur est donnée ?
  3. « Nous veillons à l’ intégration des personnes avec un handicap » : elles ont leur place dans l’église, grâce à différentes adaptations mises en place tels qu’une rampe d’accès, la boucle magnétique pour les malenten- dants, des feuillets de messe en braille, etc. Mais… quelle place leur est donnée pour être actrices au sein de la communauté, en tant que baptisées ?
  4. « L’ inclusion dans la communauté paroissiale est une de nos priorités » : en fonction de leur désir et de leurs possibilités, les personnes porteuses de tout type de handicap sont actrices au sein de l’EAP, du lectorat, des ministres de la Communion, de la préparation aux sacrements, des catéchistes, etc.

Le schéma ci-dessous nous permet de visualiser le type de place que nous pouvons donner aux personnes en situation de handicap.

Une nouvelle vignette pourrait être ajoutée à ce schéma : celle de l’objectif à atteindre. Ce dernier est le « système inclusif », dans lequel, au-delà de la simple inclusion dans un système classique, c’est le système qui est réfléchi d’emblée pour accueillir tout un chacun.

Le rapport de synthèse, « une église synodale en mission », issu de la Session générale des évêques d’octobre 2023 2, indique : « En encourageant la coresponsabilité au sein de la mission de tous les baptisés, nous reconnaissons les capacités apostoliques des personnes avec un handicap. Nous désirons valoriser leur contribution à l’évangélisation venant de l’immense richesse humaine qu’elles apportent. Nous reconnaissons leurs expériences de souffrance, de mise à l’écart, de discrimination, parfois subies au sein même de la communauté chrétienne. »

Nous devons nous interroger : qu’est-ce que l’inclusion de la personne en situation de handicap apporte à la communauté ? Pourquoi cette particularité peut-elle transformer la personne elle-même et l’évangélisation de nos paroisses ?

Talitha Cooreman-Guittin, docteure en théologie catholique (université de Strasbourg), parle de pastorale capacitante, qui transforme les relations. Elle appelle cette dimension positive de la vulnérabilité, celle qui met la personne en capacité d’aimer, la vulnérabilité « capacitante 3 ».

La vulnérabilité apparaît non seulement comme lieu de blessure et de grande fragilité, appelant à l’engagement et à la solidarité de tous, mais aussi comme lieu avec une valeur en soi, un lieu précieux depuis lequel Dieu s’adresse à chacun. Sans vouloir enjoliver la vie quand elle est marquée par la grande vulnérabilité, notamment celle des personnes en situation de handicap avec une déficience cognitive importante, dans ces situations complexes aussi, quelque chose du mystère de Dieu se révèle, qui n’est révélé nulle part ailleurs.

Un chemin de vie se dessine pour les personnes très vulnérables et leurs proches quand elles arrivent à assumer leurs vulnérabilités respectives, et à s’ouvrir aux autres et au tout Autre. Ce chemin de vie devient « capacitant » lorsque d’autres, qui ne se reconnaissent peut-être pas (encore) comme vul-

  • XVIe assemblée générale ordinaire du synode des évêques, Première session (4-29 octobre 2023), Une église synodale en mission, no 8 L’Église est mission, k).
  • Talitha Cooreman-Guittin, Catéchèse et théologies du handicap. Ouvrir des chemins d’amitié au-delà des barrières de la déficience, PU Louvain, 2020.

nérables, rejoignent les personnes fragiles et fragilisées, et découvrent à quel point tous et toutes sont nécessaires pour construire le Royaume de Dieu. La vulnérabilité nous permet de recevoir et de donner, elle a un pouvoir actif. « Seul un moi vulnérable peut aimer 4 » (Emmanuel Levinas).

« Chaque moment passé auprès d’une amie ou d’un ami malade ou handicapé est la porte étroite par laquelle le Messie peut entrer 5 » (Walter Benjamin). Passer du temps avec des personnes en situation de handicap, vivre ces rencontres en vérité nous renvoient à nos propres faiblesses. Cela nous ouvre alors à un chemin d’humilité, et permet ainsi de laisser le Seigneur briller à travers nos failles, d’éclairer nos faiblesses de sa Miséricorde.

Placer la fragilité au cœur de nos paroisses, de nos équipes d’animation paroissiale, de nos équipes de réflexion, de nos instances décisionnaires, ou autres communautés nécessite de s’adapter, au cas par cas concernant les personnes avec un handicap, mais permet un rapprochement de chacun au Seigneur par la place donnée à la vulnérabilité, en ouvrant la porte à son action dans nos cœurs et dans nos esprits.

« Dieu s’est fait homme par amour; il a voulu partager jusqu’au bout notre condition, en choisissant d’être, dans un certain sens, handicapé afin de nous enrichir par sa pauvreté 6. »

Mais alors, concrètement, comment faire Église ensemble ?

Le Directoire pour la Catéchèse nous oriente notamment dans les articles suivants :

"La question du handicap est d’une grande importance pour l’ évangélisation et la formation chrétienne. Les communautés sont appelées non seulement à prendre soin des plus fragiles, mais à reconnaître la présence de Jésus qui se manifeste en eux de manière particulière. Cela « requiert une double attention : la conscience de l’éducabilité à la foi de la personne porteuse de handicap, que celui-ci soit grave ou même très grave ; et la volonté de considérer la personne comme un sujet actif dans la communauté dans laquelle elle vit."
Directoire pour la catéchèse, édition 2020, no 269

"Les personnes handicapées sont appelées à la plénitude de la vie sacramentelle, même en présence de troubles graves. […] personne ne peut donc refuser les sacrements aux personnes handicapées. […] C’est pourquoi l’inclusion pastorale et l’implication dans l’action liturgique, en particulier le dimanche, sont essentielles. […]. En effet, elles ne sont pas seulement les destinataires de la catéchèse, mais les protagonistes de l’évangélisation. Il est souhaitable qu’elles puissent elles-mêmes être catéchistes et qu’avec leur témoignage, elles puissent transmettre la foi de manière plus efficace."
Directoire pour la catéchèse, édition 2020, no 272

Tout comme dans la société, il est heureux d’observer les initiatives d’inclu- sion qui fleurissent au sein des paroisses, EAP, communautés chrétiennes, groupes de catéchisme, aumôneries, etc.

Quelle joie de voir des jeunes en situation de handicap vivre les JMJ, en inclusion totale ou en semi-inclusion avec les jeunes du diocèse, en fonction de leurs besoins et capacités ! Quelle chance encore de participer aux messes animées par ces personnes si souvent mises à l’écart ou seulement « bien accueillies » dans nos églises ! Combien de fois n’avons-nous pas tiré profit d’une homélie simplifiée à destination d’enfants ou de personnes avec handicap mental, qui nous a permis de faire lumière sur telle ou telle révé- lation du Christ ? Quel témoignage encore de voir cet adulte trisomique se recueillir et rester ébahi devant l’élévation du Christ hostie au moment de la Consécration, puis au moment de donner la communion à ses frères !

L’ensemble de ces initiatives et les retours d’expérience démontre l’impérieuse nécessité de faire Église avec toute vulnérabilité au cœur, et qu’aucune personne en situation de handicap ne soit privée de son appel à être actrice de l’Église.

Le projet des Veilleurs

C’est en ce sens que dans le diocèse de Nantes, le projet de veil- leurs en paroisse est ainsi né en avril 2023, suite à la réflexion d’une équipe de la PPH et PCS (pédagogie catéchétique spécialisée) et à la validation de notre évêque Mgr Percerou. Nous fêtons sa première année de mise en œuvre, avec l’engagement de près de 50 veilleurs sur 25 des 70 paroisses présentes sur notre diocèse. Des laïcs, prêtres et religieux consacrés qui sont touchées par le handicap personnellement, familialement, professionnellement, ou tout simplement sensibles à la cause, et qui ont rejoint ce nouveau réseau, aux initiatives croissantes.

du constat que, dans certaines paroisses, il existe de belles initiatives d’accueil et d’accompagnement au service des personnes en situation de handicap et de leur famille, le projet de veilleurs a pour objectif de déployer ce dynamisme.

La PPH et la PCS s’engagent à nommer, accompagner et former les veilleurs, qui seront appelés pour un mandat de 3 ans. Les veilleurs s’engagent à participer à 3 journées de formations par an, qui sont aussi l’occasion de rencontres, de relecture et de partage d’expérience entre tous les veilleurs du diocèse. Le veilleur est accompagné individuellement par la personne référente à la PPH, en lien avec son curé ou son équipe paroissiale (pôle santé, comité solidarité…) en fonction de l’organisation paroissiale.

La mission du veilleur est d’être attentif à toute personne en situation de handicap et le cas échéant, à sa famille, afin de leur proposer de réfléchir ensemble à des adaptations possibles pour améliorer leur inclusion à la communauté paroissiale.

Par exemple, il peut s’agir d’assurer un accueil à la messe dominicale, d’ai- der à l’accès à la catéchèse, à la préparation aux sacrements, à la participation à la préparation de la messe et aux différentes équipes paroissiales, d’orienter vers des associations et mouvements dans lesquels ils pourraient s’intégrer, etc. Cela peut aboutir parfois à la création de réseaux de solidarité autour des personnes et familles touchées par le handicap (partage de repas, aide au quotidien pour soulager les proches aidants…). Toutes ces actions doivent être menées avec discrétion, dans le respect de la volonté des personnes en situation de handicap et de leurs proches.

Donner mission à deux veilleurs par paroisse permet d’agir localement, afin de n’oublier personne et de permettre de tisser un maillage le plus fin possible pour qu’aucun ne reste isolé, et que ce ne soit pas la personne en situation de handicap qui doive s’adapter à l’Église, mais que ce soit la communauté qui s’adapte à ses besoins.

L’objectif est de leur donner une place dans l’assemblée paroissiale, pour eux mais aussi pour les paroissiens eux-mêmes. Comme il est écrit dans la consultation synodale spéciale de personnes en situation de handicap :

« Dans une communauté inclusive, chacun suit son propre chemin de conversion. Reconnaissant ses propres limites et sa fragilité, on est amené à marcher aux côtés des autres sans se sentir supérieur, inférieur, ou différent, mais frères et compagnons de voyage. […] Les personnes en situation de handicap sont aussi appelées à participer à la vie de l’Église. […] Le contact avec la fragilité renforce la foi de chacun, car c’est précisément dans la faiblesse que Dieu montre son amour et sa miséricorde. »

Ce projet de veilleurs est un outil pour soutenir et accompagner les communautés chrétiennes dans l’accueil et l’inclusion des personnes en situation de handicap, au cas par cas, en fonction de chaque type de handicap, de chaque personne et de ses besoins, et de tendre au mieux vers le souhait exprimé par notre pape François en décembre 2022 : « Je souhaite à toutes les communautés chrétiennes d’être des lieux où ‘‘appartenance’’ et ‘‘ inclusion’’ ne restent pas des mots à prononcer à certaines occasions, mais deviennent un objectif de l’action pastorale ordinaire. »

Béatrice Luisetto
Responsable diocésaine de la Pastorale des personnes en situation de handicap,
Diocèse de Nantes, province de Rennes

  1. Louis-Michel Renier et Jean Rossignol, Les personnes handicap.es : des citoyens ! Une leçon d’humanité, L’Harmattan, 2004.

  2. XVIe assemblée générale ordinaire du synode des évêques, Première session (4-29 octobre 2023), Une église synodale en mission, no 8 L’Église est mission, k)

  3. Talitha Cooreman-Guittin, Cat.ch.se et théologies du handicap. Ouvrir des chemins d’amitié au-delà des barrières de la déficience, PU Louvain, 2020.

  4. Emmanuel Levinas, De Dieu qui vient . l’idée, Paris, 1982, p. 145.

  5. Walter Benjamin, OEuvres III, éd. Folio-Gallimard, 2000.

  6. Jean-Paul II, Discours à l’occasion du Jubilé des personnes handicapées (3 décembre 2000), no 4.


Une semaine romaine pas tout à fait comme les autres

Une douzaine de ptres diocésains venus de France ont répondu à linvitation du recteur du Séminaire français de Rome pour une semaine de formation permanente sur la thématique du « Discernement pastoral ».

Rythmées par un temps denseignement théologique, biblique et spirituel chaque matinée avec un échange fraternel de nos pratiques et de nos ques- tionnements, par une après-midi de marche auprès des lieux saints de la Cité Eternelle et enfin par un bel espace liturgique animé par les séminaristes de la communauté (33 actuellement), les 5 journées (6-10 février) furent bien remplies laissant des moments de repos (sieste et nuit) très conséquents !

Quatre atouts dune telle semaine sont à souligner pour que dautres prêtres puissent en jouir l’an prochain lors de la prochaine proposition d’« Université d’ hiver » :

Tout d’abord une qualité de vie fraternelle entre « étudiants extraordinaires »
qui avons vécu un profond temps spirituel. Vicaires généraux, curés de paroisses, supérieurs de séminaires, aumôniers de jeunes nous avons partagé gratuitement, librement la joie de notre vocation et les péripéties de nos ministères.

Ensuite une audition denseignants de la Grégorienne, du Teresianum, de lInstitut Sainte-Croix, du Séminaire, de divers dicastères romains, tout à fait remarquable nous rejoignant aisément sur nos terrains pastoraux. Les débats qui suivaient chaque apport théologique était d’une importance égale. Les partages de nos lectures, de nos réflexions après 5 ans, 10, 40 ans de ministères se croisaient aisément pour un vrai enrichissement mutuel. De plus les visites des Scavi, des églises baroques cachant un Ignace de Loyola, un Philippe de Néri, une rencontre avec les responsables de la Communauté SantEgidio, une marche jusquà Saint-Clément, Sainte Marie-Majeure, ces heures goûtées au cœur du centre historique de Rome, tout cela aérait abondamment nos esprits sollicités le matin et nous replongeait dans nos racines de foi et d’Espérance.

Enfin la rencontre des séminaristes et jeunes prêtres de la communauté de Santa Chiara, la prière partagée, les eucharisties célébrées, furent chaque jour une nourriture essentielle unifiant totalement cette semaine de février inattendue et tonifiante.

Que les Pères du séminaire Français qui, invités par les évêques de France, ont proposé cette formation permanente soient infiniment remerciés !

Père Armel de Sagazan
Curé de Saint-Junien-en-Mellois, diocèse de Poitiers


Être autrement prêtres aujourd’hui

Tout bon exposé commence souvent par convoquer lhistoire pour camper son propos. Ce préalable permet de nuancer ou de souligner le caractère particulier de la situation présente. Sur le sujet des prêtres, il n’est même pas besoin de remonter au-delà du concile Vatican II qui commence par déclarer que « l’ordre des prêtres joue un rôle essentiel mais aussi de plus en plus difficile 1 ». Et force est de constater que peu de prêtres diocésains nieraient aujourd’hui cette difficulté qui a fait plus que persister.

En envisageant la diversité de l’exercice du ministère presbytéral, qui légitime l’emploi du mot dans un pluriel qui signifie aussi l’évidence impérieuse de l’agir en presbyterium, il reste donc opportun d’envisager comment on peut être simplement ou autrement prêtres aujourdhui. Face à lindividualisme contemporain, les pères conciliaires avaient déjà et constamment parlé des prêtres, au pluriel. Comment ne pas regretter que l’on en parle encore si souvent au singulier. Peut-on lêtre dans un diocèse ordinaire où le petit nombre de ministres oblige souvent l’évêque à n’envisager qu’une seule manière dêtre prêtre, lexercice de la charge curiale, office trop pesant pour de plus en plus de prêtres ? Dans ce contexte de crise ecclésiale, voire ecclésiologique, peut-on encore appeler des jeunes, surtout après la terrible enquête de la Ciase? Ces questions concernent tout le Peuple de Dieu. Car, au fond, il sagit plus largement de cerner ce quon attend des prêtres et ce à quoi ils aspirent eux-mêmes.

Les quelques pistes personnelles qui sont ici déclinées nentendent évidemment pas répondre à toutes ces questions, ni résumer « les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses » des simples prêtres. Il ne sagit pas de décrire leurs richesses, ni de justifier les abus ou dysfonctionnements de certains dentre eux, mais dattirer lattention sur quelques aspects difficiles que jentends de leur ministère et de leur vie.

Une récente émission sur KTO titrait, non pas sur le bonheur dêtre prêtres, mais sur leur mal-être : « Malaise chez les prêtres diocésains ». Quelques signes alarmants donnent en effet à penser que le ministère presbytéral est en crise ou au-moins en mutation et certainement en transformation… comme sou- vent depuis des siècles ! Des prêtres quittent le ministère, pour une femme, ou pour un homme, ou tout simplement par usure ou désenchantement ou fuite de lÉglise-Institution ou tout simplement par manque de fraternité entre prêtres. Des cléricalismes se développent, notamment envers des femmes, ou selon une conception partielle de « son sacerdoce ». Par ailleurs, des prêtres se plaignent de la surcharge de travail, notamment administra- tif, et des conflits chronophages de médiation entre les fidèles. Des attentes trop grandes pèsent aussi sur leur ministère : il leur faut être des pasteurs, des généralistes, des consolateurs, des décideurs, des hommes sensibles, des managers, des collaborateurs, des ministres du culte…etc. L’excès des analogies presbytérales (pastorale, paternelle, sponsale, fraternelle, ami- cale, médicale…) n’est pas bon signe. On leur demande une somme exceptionnelle de qualités. Ainsi le burn-out n’épargne pas les prêtres ; l’alcool ou dautres addictions – les réseaux sociaux nen étant que le dernier avatar – deviennent des révélateurs de l’exercice « de plus en plus difficile » de leur mission. Nous pourrions évoquer aussi les attentes déçues à l’égard de leurs évêques, lisolement ou la réduction de leur ministère au rôle daccompagnateur. Un sentiment d’usure les atteint. Une dévalorisation de leur ministère peut aussi conduire à un narcissisme séducteur tout aussi risqué. Un évêque qualifiait récemment certains prêtres de « prêtres en morceaux 2 ». Ces constats semblent bien négatifs et je pourrais tout autant faire la liste des joies. Mais pour que cette joie soit parfaite… mieux vaut surtout ne pas ignorer les peines.

Ces malaises constituent autant de fragilités qui couvrent parfois une fragilité plus fondamentale, inhérente au ministère lui-même : ce ministère ne donne pas à voir immédiatement l’amour du Bon Pasteur. Pourtant, à travers la médiation parfois voilée des prêtres, c’est bien l’amour de Dieu qui se réalise déjà. Comme ce n’est plus le ministère qui porte la personne mais la personne qui doit porter le ministère, les fragilités des personnes entraînent la fragilité du ministère lui-même. Dans ce contexte, il n’est peut-être pas anodin de voir ladjectif sacerdotal employé à nouveau dans un sens exclusivement clérical, comme un besoin de réassurance… faisant parfois oublier que le concile Vatican II a remis en valeur la tradition du sacerdoce commun des baptisés. Il nous faudrait comprendre de quoi ces aspects sont le signe : recherche didentité, faiblesse de la vie dans l’Esprit… ? Le débat est loin dêtre achevé.

« Les prêtres sont mis au service du Christ Docteur, Prêtre et Roi; ils participent à son ministère, qui, de jour en jour, construit ici-bas l’Église 3 » Partant de ce texte majeur du concile Vatican II, je voudrais attirer lattention sur quelques points à réfléchir ensemble. La première urgence me semble exiger de repartir de l’Église locale et de faire vivre en son sein un presbyterium. L’Église locale a besoin d’une continuité que les prêtres peuvent garantir par leur collégialité vécue. Les évêques ont sûrement encore beaucoup à faire pour donner un élan au presbyterium. Leur épiscopat dans un même diocèse est parfois trop court pour avoir le temps nécessaire à ce travail de fond. L’Église de Dieu a besoin de prêtres qui portent ensemble le ministère apostolique pour être des apôtres de et dans l’Église locale. Devant la diversité, la plus souvent légitime, des prêtres (diocésains, religieux, fidei donum, engagés dans un travail professionnel, auniers, etc.) lunité presbyrale devient un souci permanent et prioritaire que doit porter le Conseil pres- byral. Lavertissement est clair : « Aucun prêtre nest [] en mesure daccomplir toute sa mission isolément et comme individuellement ; il ne peut se passer d’unir ses forces à celles des autres prêtres 4. » Et si le pape François dénonce « un certain individualisme pastoral » c’est pour en appeler à « faire le choix de la fraternité », choix à cultiver pour « la communion du clergé en Christ, autour de l’évêque » en raison de la perspective missionnaire 5. Car le presbyterium doit habiter le ministère comme aussi la vie des prêtres : chaque ministre engage les autres. L’évêque ne fait pas participer à son ministère comme si celui-ci était plénier au point que les prêtres ne puissent qu’y participer. Le concile précise surtout que les prêtres sont des « coopérateurs avisés de l’ordre épiscopal » et qu’ils « constituent avec leur évêque, un seul presbyterium » (LG 28).

Ce renouvellement de lêtre et de lagir senracine nécessairement dans la formation, dès les années de séminaire. Celle-ci n’a cessé de s’allonger, pas- sant, en 40 ans, de 5 années à 8 années au minimum ! Or, cet allongement ne constitue pas une garantie absolue, surtout s’il n’est pas suivi de ce qui mapparaît plus essentiel : la formation continue à partir de la relecture des pratiques pastorales. De même, si une formation associant davantage de femmes est nécessaire, la capacité d’une véritable collaboration avec des laïcs, et notamment des femmes, devrait faire partie des « aptitudes requises » pour prétendre à lordination. Nous pourrions aussi voir comment nous prenons en compte la notion de durée dans le ministère? Comme me le disait un prêtre : « Nous ne sommes pas prêtres à 35 ans comme à 60, ou à 80 ans. Il y a une expérience qui grandit, des découvertes progressives, des échecs aussi ou des expériences de toutes sortes qu’il faut assumer. » Certains prêtres se sentent parfois forcés de répondre à des questionnements alors quils nont pas encore la maturité presbytérale suffisante pour les entendre et encore moins pour y répondre.

Mais, plus largement encore, il sagit de revisiter la notion du « don de soi ». La « vocation» presbytérale ayant été longtemps magnifiée comme un « sacrifice » ou « une vie donnée», on a cru bien faire, en réaction, à la présenter seulement comme une « vie heureuse ». Il y a quelques années, une étude américaine avait désigné le presbytérat comme : « le métier qui rend le plus heureux au monde » ! Or, la vie des prêtres n’est intrinsèquement ni plus heureuse ni plus héroïque que celle des pères ou mères de famille, que Charles Péguy appelait les « aventuriers du monde moderne ». Chaque vie est « pascale » avec des joies et des peines, et il ne sert à rien de nier des épreuves inhérentes à toute vie. La trop grande attention portée aux célébrations des ordinations presbyrales fait dautant plus craindre le retour à la réalité ordinaire.

Car, ainsi que les sombres vallées succèdent aux cimes resplendissantes, les surprises du réel surgissent bien vite. Les demandes des fidèles, qu’ils soient croyants ou non, confinent souvent les prêtres à nêtre que des « distributeurs de sacrements ». La préparation de ces derniers, si les prêtres s’y consacrent, ne leur permet pas toujours de rejoindre les gens là où ils sont et de les faire accéder à une vie plus chrétienne. La désillusion peut grandir quand on ne demande pas aux prêtres ce pour quoi ils ont été formés, ou ce pour quoi ils pensent sêtre engagés dans le presbyrat. La possibilité de développer leurs dons, même quand une passion semble extérieure à leur mission, permet parfois de retrouver plus de motivation pour les tâches explicitement pastorales. Laccomplissement dun travail, ainsi que le pra- tiquent par exemple les prêtres de la Mission de France, offre un autre équilibre de vie.

Sur un autre plan, lexercice de lautorité appelle lui aussi une attention particulière. Si beaucoup de prêtres savent compter sur les nombreuses compétences des fidèles laïcs, des diacres, des religieuses, ils doivent sou- vent – et aiment parfois – tout décider. Leur autorité, reçue du Christ par lordination, risque très vite de les confronter à dautres autorités reconnues parce qu’elles procèdent d’un sens du service ou d’une compétence réelle. Le ministère presbytéral ne devrait pas se penser comme un « pouvoir sur » anrieur au service lui-même. Les prêtres ont lautoritédu service. Des usages ecclésiaux et des règles canoniques existent comme autant de façons de se garder de lautoritarisme : les promouvoir ne devrait jamais apparaître comme une entrave à linitiative.

Et cette question appelle nécessairement une application pleine et entière du principe de subsidiarité. Les prêtres ont tout à gagner à faire progresser le rôle propre des laïcs dans la mission de l’Église, tel que cela leur est explicitement demandé : « Ils discerneront dans la foi les charismes des laïcs sous toutes leurs formes, des plus modestes aux plus élevées, ils les reconnaîtront avec joie et les développeront avec ardeur 6. » Toutefois, il est évident que cette attention ne doit pas mener les prêtres à ne se réserver que les lieux qu’ils aiment! Un service oblige aussi à faire ce que l’on aime moins! Là encore, un discernement en presbyterium peut aider à une relecture des pratiques à la lumière de celles des autres : célèbre-t-on des messes en semaine, des obsèques, de quelle façon est-on présent à la préparation des sacrements ou célébrations, à la vie même de la paroisse ?

Laccompagnement spirituel constitue aussi un lieu indispensable de relecture. Il est essentiel que chaque ministre soit accompagné par un prêtre, un diacre, un fidèle laïc, qu’il ait le soutien d’une « équipe de vie » avec des confrères, et qu’il bénéficie aussi d’une évaluation ou d’une supervision. Cela implique tout autant d’accueillir ou de solliciter son évêque pour faire un point régulier.

Effectivement, le rapport à lévêque est loin dêtre négligeable. Il renvoie à la question de lexercice de lautorité. À loccasion du rapport de la Ciase, certains prêtres ont eu l’impression que les évêques étaient « face » à leurs prêtres, beaucoup plus qu’avec eux. Ces affaires ont parfois brisé leur joie première, les obligeant même à trouver dautres motivations à leur vocation que celles qu’ils écrivaient dans leur belle lettre de disponibilité au diaconat puis au presbytérat. Et si quelques prêtres ont réagi avec un corporatisme malsain, dautres, même devenus plus vulrables, ont su approfondir et déplacer le sens de « leur sacerdoce » particulier au service du sacerdoce commun des fidèles. Il faudrait aussi réfléchir, en corollaire, à ce qui pour- rait apparaître comme un trop grand pouvoir épiscopal sur les nominations risquant de livrer les prêtres à larbitraire de lévêque. Là encore, le sens du ministère et les exigences de l’obéissance doivent apparaître premiers, tant pour l’évêque que pour les prêtres, si l’on souhaite retrouver ou entretenir un dialogue fructueux entre le presbyterium, chacun de ses membres, et l’évêque à qui sa conduite est confiée, pour un temps.

On constate ainsi combien il faut attacher dimportance aux relations mises au service de la communion. Non seulement il sagit de faire face au tout- venant, à la multiplicité de toutes les situations personnelles, mais chaque relation a de multiples brins que le ministère des prêtres oblige à différencier. Si « au milieu de tous les baptisés, les prêtres sont des frères parmi leurs frères 7 », ils doivent passer parfois dune attitude dadministrateur à celle de conseiller spirituel, d’aumônier ou de confesseur… Cet aspect peut être difficile à gérer psychologiquement. La différenciation et le respect des fors interne et externe constituent un enjeu dans ce temps qui bouleverse vie privée et vie publique. De surcroît, les prêtres doivent unir des diversités – politique, ecclésiale ou liturgique – que le confinement a révélées plus particulièrement. Certains ne savent plus comment ouvrir des lieux de dialogue entre personnes ou groupes inconciliables. L’eucharistie devient alors un lieu de tension plus que de communion. Lattention à une belle liturgie aussi intelligente qu’accessible constitue alors une priorité, et là encore avec et à partir des dons de tous les baptisés.

À cette diversité répond la singularité des ministres. En Jean 21, le Ressuscité s’adresse à « Simon, fils de Jean » pour le faire devenir pasteur avec toute sa vie passée. Simon est toujours là quand Pierre renaît et devient celui qui pait les « brebis » du Seigneur. Comme tout individu, les prêtres ne sont pas divisés et ne doivent pas lêtre : dun côté le ministre, de lautre lhomme. Il importe de faire germer en chacun tout ce que le Seigneur a déjà ressuscité en soi. On pourrait évidemment continuer cette liste qui ne constitue que le point de départ d’une relecture de nos pratiques. Chacun peut y contribuer. Notre changement d’époque va conduire à un changement ministériel profond. La mise en œuvre dune synodalité vécue transformera la manière dêtre prêtres. L’Esprit saint y travaille. Cela partira de nos joies pastorales et réussites missionnaires ; mais cela ne pourra pas se faire sans prendre en compte les maux dont nous souffrons. Diversement perçus par l’opinion, les prêtres devront, dans tous les cas, faire preuve d’un grand réalisme spirituel pour témoigner du Christ, seul Bon Pasteur.

  1. Presbyterorum ordinis, 1
  2. Cf. Mgr Gérard Daucourt, Prêtres en morceaux, Cerf, 2022
  3. Ibid
  4. Presbyterorum ordinis, 7
  5. François, Discours du 21 juin 2014
  6. Presbyterorum ordinis, 9
  7. Ibid

 

+ Hervé Giraud
Archevêque de Sens-Auxerre


Thomas Merton - Moine et écrivain, un idéal littéraire et religieux

Le pape François dans un discours du jeudi 24 septembre 2015 devant le congrès américain cite en exemple quatre figures historiques : Abraham Lincoln, Dorothy Day, Martin Luther King et Thomas Merton. Il observe à travers ce dernier : « une capacité de dialogue et d’ouverture à Dieu. » Pour lui : « il demeure la source d’une inspiration spirituelle et un guide pour beaucoup de personnes. » Aujourd’hui, l’aura et l’image médiatique réapparaissent, depuis la commémoration du centenaire de sa naissance dans le monde entier. De nombreuses manifestations eurent lieu aux États-Unis et en France. Écrivain spirituel, auteur prolixe, Thomas Merton est né le 31 janvier 1915 à Prades en France dans les Pyrénées-Orientales et est dé- cédé le 10 décembre 1968 à Bangkok en Thaïlande. Un court rappel biographique s’impose.

On peut discerner dans la vie de Thomas Merton trois grandes parties ou trois grands axes. Tout d’abord, l’enfance difficile d’un garçon rêveur qui se passionne pour la littérature et les voyages dans lesquels il se réfugiera. En effet, le jeune Thomas vient dune famille dartistes (père peintre toujours en voyage, mère à la psychologie un peu fragile), les années d’adolescence vont se polariser dans une sorte de nihilisme ou tout du moins vers une vie plutôt marquée par une absence de valeurs. En Angleterre, il étudie à luniversité de Cambridge entre 1933 et 1934. Il intègre ensuite luniversité de Colombia en 1935 aux États-Unis. Alors qu’il semble un peu égaré par une vie déréglée, il découvre par hasard (mais existe-t-il un hasard?) L’esprit de la philosophie médiévale dÉtienne Gilson alors quil se promène dans les rues de New York. Véritable premier coup de foudre littéraire. Il découvre également Les Confessions de saint Augustin, deuxième révélation, qui vont transformer littéralement sa vie. Sa pensée semble évoluer, il se détourne de ses frasques détudiant et dune volonté mauvaise. Il se convertit en 1938 à la religion catholique, puis en 1941, il entre dans un monastère trappiste, l’abbaye de Gethsemani dans le Kentucky. Entre 1951 et 1955, il devient maître des étudiants, entre 1955 et 1965, il est maître des novices. En 1965, et durant ces dernières années, Merton se détourne du cénobitisme pour intégrer la voie de lérémitisme. Il vit dans un ermitage. Paradoxalement, il s’engage dans le dialogue interreligieux, alors qu’il recherche toujours plus de solitude. Sa fin est tragique, il meurt accidentellement, lors d’un voyage en Asie à Bangkok, dans une chambre dhôtel après une conférence en sélectrocutant. Il laisse un vide spirituel dans la conscience de ses lecteurs mais également dans la conscience monastique. Merton avait beaucoup écrit et avait attiré de nombreuse vocations vers la vie monastique, ouvrant des portes dans le cadre d’une conversion évolutive et inspiratrice.

On peut suivre son évolution, sa croissance et sa formation spirituelle d’écrivain et de moine dans son ouvrage autobiographique : La Nuit privée d’étoiles 1. C’est une œuvre spirituelle qui dialogue encore avec nous. Elle a fait grandir celui l’a écrite, elle fait grandir celui qui la lit. Elle fut composée dans une période ascendante de la vie du moine écrivain entre 1944 et 1948. Ici, Thomas Merton s’y présente sans fard face à son lecteur et face à Dieu. Dans ce récit Thomas Merton se raconte en profondeur, intimo meo, y exprime son travail sur soi, mais également sa transformation de soi. Il pense et écrit son ouvrage comme une sotériologie. Ainsi, Merton remet

l’idée du sujet religieux à sa place dans un monde où elle semblait avoir déserté. La Nuit privée détoiles est lautobiographie dun moine catholique : l’anamnèse de la vie de Thomas Merton de l’année 1915 à 1947. Nous y dis- tinguons deux niveaux de lecture : un premier récit celui d’une vie profane et un second récit celui d’une vie consacrée et monastique.

Plus structurellement, l’ouvrage est composé de trois parties et d’un épi- logue. La première partie débute en 1915. Elle relate la jeunesse de Thomas Merton, ce qu’il nomme sa descente aux enfers (rappel du poème La divine Comédie de Dante Alighieri) jusquà son départ de luniversité de Columbia et le décès de son grand-père en 1937. De 1937 à 1939, la seconde partie signale un événement majeur, pour lui au point de vue théologique : le bap- tême et le désir de Merton de devenir catholique. La troisième partie, de septembre 1939 à avril 1943, relate son entrée à l’abbaye de Gethsemani et finit par la mort tragique de son frère Jean-Paul à la guerre (17 avril 1943). L’épilogue se termine par une prière. Pour résumer, nous observons chez Merton deux grandes périodes : la première, 1915-1941, période de doute et dincertitude, Merton ne connait pas lexistence de Dieu et du Christ. Cette période est celle de laridité spirituelle. Ce moment nous le qualifierons de pré-monastique ; la seconde période, 1941-1968, est celle d’une ouverture spirituelle et du projet monastique celui de vivre à l’abbaye de Gethsemani. Il faut maintenant pour éclairer notre propos délimiter, chez Merton, les bonheurs et les difficultés dordre spirituel quil a pu découvrir dans lécri- ture et dans sa vie de moine. En effet, Merton envisage la construction litraire et la vie spirituelle sur deux plans : Lamour des lettres et le désir de Dieu 2. Aussi, lécriture se forme dans un processus psycho-spirituel en plusieurs grandes étapes. Ce goût pour la littérature, il le manifeste très tôt. C’est alors qu’il est au lycée de Montauban en France, qu’il écrit plusieurs nouvelles qui malheureusement resteront sans suite. En 1934, étudiant à luniversité de Columbia, il consacre une thèse à létude de la nature et de lart chez le poète anglais mystique William Blake. Il compose également des poèmes. Plus tard, Merton sera écrivain autant que moine. Pourtant, il semble quexiste chez lui vis-à-vis de lécriture un partage entre le charisme, le don voulu et donné par Dieu et le bâillon séculaire qu’il s’impose quo- tidiennement dans sa correspondance et son journal que nous évoquerons plus tard. Lécriture est pour lui un chemin de conversion, un lieu pour re- poser et épancher son âme, pour y rencontrer Dieu. Mais paradoxalement, c’est aussi le lieu de la célébrité, de l’angoisse et peut-être d’une forme de péché, par le succès et l’orgueil qu’il en retire. Merton semble réfléchir sur deux points : celui de létat de lécrivain et de sa duplicité ; celui du moine qui désire la sainteté. Dans une lettre du 10 février 1946 à son ami Jacques Maritain, Merton évoque ce problème, il écrit3 :

Je suis débordé de travail. J’essaie, avec beaucoup de volonté, d’ écrire un livre sur la vie contemplative [le titre était The Cloud and the Fire, et il a été publié sous le titre The Ascent to truth]. C’est le premier essai de théologie soutenue, et je trouve que les marches sont difficiles à escalader, à côté de quoi je suis constamment interrompu. Je pense plutôt que notre Seigneur bloque le livre pour le moment parce qu’il pense que ce sera peut-être mieux plus tard. Mais comme le dit Sertillanges la vie d’un écrivain peut être très exténuante, et je n’ hésite pas à dire que les pénitences que j’ai vécues sont en relation avec l’idée d’ écrire. Être théologien exige un ascétisme intérieur sévère, et quand je me surprends à soupirer pour une vie de solitude, d’obscurité, je me demande si, après tout, je ne suis pas seulement en train de chercher le luxe […]. Par la suite, j’ai été forcé d’admettre que pour moi la sainteté est très probablement liée aux livres, à l’ écriture et à la corvée intellectuelle. Dans l’ensemble, il est probablement plus facile d’ être un clochard qu’un érudit.

Un peu plus loin dans cette lettre, il évoque : « I am locked up in the book vault », phrase que l’on peut traduire par : « Je suis enfermé dans la voûte du livre. » On retiendra le caractère sacré du mot voûte. Thomas Merton semble considérer le texte litraire comme une Église ou un monastère. Lécriture, dans son œuvre a souvent un caractère prophétique. Elle se déploie dans une quête spirituelle, en dehors du monde. Dans le même temps à travers son journal 4 ce charisme se réle source dinqutude et dangoisse. Il sen remet à lautorité du père abbé du monastère de Gethsemani James Fox.

Je suis allé voir le père abbé hier. Je lui ai demandé de nouveau si je pouvais cesser d’ écrire des vers, et il a refusé que j’abandonne complètement la poésie. Dès le début de l’entretien, j’avais abordé la question d’interrompre une trop grande activité, de jouir d’une plus grande solitude, et il a dit « non» à tout. Maintenant, je dois comprendre que le père abbé veut que j’ écrive. C’est certain.

Durant cette période, seul le vœu d’obéissance lui permet de continuer. Le 21 mars 1947 5, il parle de son désarroi devant les tâches décriture que ses supérieurs cisterciens lui imposent :

Aujourd’hui, j’ai reçu deux nouvelles tâches. Le père Abbé m’a donné les notes auxquelles travaillait le père Albéric 6 pour l’ édition révisée de son histoire de l’ordre, et il m’a demandé d’ écrire un nouveau guide pour les postulants. C’est-à- dire que j’ai maintenant au moins douze ouvrages commencés à différents stades d’achèvement.

Dans le journal intime récemment paru en français sous le titre Méditations avec les lucioles, Merton évoque la dualité spirituelle du littérateur et du moine : Thomas Merton ou frère Louis 7. Partagé entre un idéal littéraire et un idéal religieux, Merton a une personnalité « scindée ». Pour lui, écrire est une respiration, un exercice philosophique et théologique d’une gravité cer- taine, mais également un retour vers une réalité du monde qu’il cherchera toujours à fuir. Il écrit dans son journal, le 6 mars 1949, premier dimanche de carême : « Chaque livre qui sort sous mon nom est un nouveau problème. D’abord, chacun apporte avec lui un immense examen de conscience 8. » Double, lécriture que furent La Nuit privée détoiles et son journal intime, engage lauteur sur le chemin de lintrospection mais lui rend la vie plus complexe à cause même de ce dédoublement : « Chaque livre que j’écris est un miroir de mon propre tempérament et de ma conscience 9. » Cet examen de conscience littéraire et spirituel, nous avons pu le discerner à maintes reprises dans son récit, les oscillations changeantes sur lécriture et son rapport à la foi. Mais ce qui semble emblématique ce sont deux réflexions principales que Merton se pose: lécriture comme souffrance, mais également comme crucifixion. On y perçoit la transfiguration de soi par lécriture mais également la vo- lonté de devenir un saint à travers létat monastique. Transfiguration de soi qui existe par le récit de soi et la prière, lécriture renforçant la spiritualité et le spirituel renforçant lécriture par des vases communicants : « Je prie quand je prie, j’écris et je prie quand j’écris, et je ne m’inquiète de rien d’autre que du désir et de la gloire de Dieu, ce que je trouve du mieux que je peux dans le sacrement du moment 10 » (le 16 janvier 1950, fête de la chaire de saint Pierre à Rome).

Également le 27 septembre 1958 sur la même thématique reliant écriture et prière : « Je ne vais pas écrire comme quelqu’un qui est mené par ses obsessions mais librement, car je suis un écrivain, car pour moi écrire, c’est penser, vivre et même, dans une certaine mesure, prier 11. »

À ce niveau de spiritualité, Merton comprenait qu’il était mort au monde et au siècle, le fantôme inconsistant quil fut nétait plus. La chrysalide spi- rituelle a construit un tout autre être, une nouvelle âme (le 13 juin 1951) :

Chaque jour est le même pour moi car je suis devenu très différent de ce que j’ étais. L’ homme qui tenait ce journal est mort, juste comme l’ homme qui finissait La Nuit prie détoiles, lorsque ce journal débutait, était lui aussi mort et plus encore, l homme qui était le personnage central de La Nuit prie détoiles était mort encore et encore. Maintenant que tous ces hommes sont morts, c’est suffisant pour moi de le dire par écrit, et je pense que je finirai par l’oublier, écrire sur le sujet de La Nuit prie détoiles a suffi à le faire sortir de mon esprit, et cest un bien. [] La Nuit prie détoiles est le travail dun homme dont je n’ai jamais entendu parler. Ce journal est devenu la production de quelqu’un à qui je n’ai jamais eu le déshonneur d’ être présenté 12.

Le 26 septembre 1952, Merton continue son récit avec la même idée, celle d’une métamorphose spirituelle, la transformation de l’ancienne peau, de l’ancien homme en une nouvelle tunique, celle du Christ. Cesser d’écrire pour développer une nouvelle façon dêtre :

C’est pour moi-même que j’ écris cela car le papier joue un rôle décisif dans la formation spirituelle d’un écrivain, y compris dans la formation qui le fera cesser d’ être écrivain et le transformera en quelque chose d’autre. Parce que je crois cette transformation nécessaire 13.

« Cette transformation nécessaire », Merton l’a vécue profondément. À l’image de saint Bernard de Clairvaux, au sujet duquel il a composé un court ou- vrage 14, Merton semble ordonner, vivifier et identifier sa vie et son récit à celui-ci. Tout d’abord par un détachement et une simplicité. Il semble avec le nombre des années perfectionner son style, l’épurer. Merton devait deve- nir par lentremise de la litrature : un penseur, un mystique, un homme de Dieu. C’est par la purification de cette transformation et par une forte conversion quil a pu enfin opérer cette synthèse. Synthèse de lobscurité et de la lumière d’une vie qui se partage entre la foi, la compassion, la solitude intérieure et l’amour de Dieu.

N.B. : Ce texte est largement inspiré du mémoire de Master 2 de l’auteur, soutenu à l’Université de Lorraine en théologie catholique : Récits de soi, construction de l’identité, du développement littéraire, religieux et théologique de Thomas Merton dans La nuit privée d’étoiles, le journal intime et le correspondance (1915-1968), encadré et suivi par Mme Marie-Anne Vannier, Professeure de théologie.

  1. Thomas Merton, La Nuit privée d’ étoiles, Albin Michel, Paris, 1951.
  2. Lire l’ouvrage remarquable de Dom Jean Leclercq, L’amour des lettres et le désir de Dieu, Cerf, 1956, où lauteur décrit lhistoire de la littérature monas- tique et lineffabilité de la parole de Dieu.
  3. Correspondance, The School of Charity, The letters of Thomas Merton on religious renewal and spiritual direction, Farrar, Strauss, Giroux, États-Unis, 1990. Lettre 10 février 1946. (traduite par mes soins).
  4. Journal Le signe de Jonas, Albin Michel, 1955, 8 mars 1947, p. 38. 5 Ibid., 21 mars 1947.
  5. Moine de la communauté de Gethsemani.

  6. Nom religieux quil sest choisi en entrant dans lordre cistercien, en lhonneur de saint Louis

  7. Méditations avec les lucioles, p. 98.

  8. Ibid., p. 98.

  9. Ibid., p. 121.

  10. Ibid., p. 195.

  11. Ibid., p. 128.

  12. bid., p. 162.

  13. Thomas Merton, Saint Bernard dernier Père de l’Église, coll. ‘‘Petite biblio- thèque monastique, Salvator, Paris, 2014.

Jean-François Méchinaud
Bénévole, bibliothèque du grand séminaire Saint-Jean à Nantes.


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